Série – Comment Internet a permis de contourner la censure – Épisode 6 : relève la tête.

Des éditeurs, des correcteurs et de la presse dont, jusqu’à Internet, on ne pouvait se passer pour atteindre ses lecteurs.

 

Souvent je lis ou j’entends, ici où là, que j’ai rejoint E&R et Alain Soral parce que je désespérais de trouver un éditeur.

C’est une contrevérité.

J’ai trouvé mon premier éditeur en 1989, et je n’ai cessé depuis d’enchaîner contrat sur contrat avec des maisons d’éditions. Citons Sylvie Messinger, Flammarion, Denoël, L’Harmattan, l’Atelier, Jacqueline Chambon, Éditions de Bourgogne et Actes-Sud avant Kontre Kulture, puis enfin Civitas et Sigest depuis.

Me présenter comme ayant eu du mal à me faire éditer c’est vraiment n’avoir rien compris à mon parcours et à la nature de mes difficultés.

Peu de temps après avoir rejoint E&R, j’ai proposé une série d’articles destinés à raconter ce que fut ma longue traversée du désert.

Les revoici.

 

6e partie : Relève la tête !

 

Il vivait dans ces années-là, à Nazareth, un vieux monsieur placide et doté d’un humour très british, que j’avais rencontré lors d’une bataille mondiale lancée contre une loi scélérate qui s’apprêtait à faire fermer toute association arabe « soupçonnée » de recevoir de l’argent « terroriste ».

Né à Nazareth de parents nazaréens et chrétiens depuis l’invention du mot et de la chose, Mansour Kardosh avait été l’un des tout premiers militants de la cause palestinienne quand, à l’âge de vingt-huit ans, il avait en quelques jours absolument tout perdu.

« Relève la tête !  » « Irfa’ rassak ». L’injonction était venue d’Egypte et elle avait bouleversé le jeune Mansour. Humilié, appauvri, passé en quelques jours du statut de petit entrepreneur indépendant à celui de misérable sous surveillance obligé de quémander l’autorisation de sortir de chez lui, Mansour avait perçu l’appel de Nasser comme le souffle enthousiasmant de la dignité retrouvée. Les Arabes étaient un grand peuple, la nation arabe était une grande nation, il était fier d’en être. Il releva la tête.

Les éditions de l’Atelier acceptèrent immédiatement ma proposition de leur écrire un portrait de ce Juste pour la collection « Les artisans de la liberté ».  Mais cette fois ce fut à mes frais, et je repris la longue marche des propositions de piges : une pour payer le billet, une pour payer la voiture…

 

C’est sur ce livre-là que réapparut le faux correcteur.

Faux, forcément. La correction est un métier, un art, personne ne s’improvise ainsi correcteur sans références. Ou sans appuis.

Pour commencer, il y eut l’inévitable erreur, si communément commise, consistant à changer un très correct « malgré qu’il en ait » (qui signifie, « à son corps défendant ») en un stupide « quoi qu’il en ait », qui laisse supposer qu’il « en a », comme si on parlait de ses burnes.

Mais bon, depuis mes années Lycée, à une époque où on apprenait ça en Troisième, bien de l’eau a passé sous les ponts et l’ignorance a progressé, mon éditeur lui-même ne connaissait pas l’expression.

Mais mon éditeur, lui, son travail, c’était l’édition. Pas la correction. Alors que l’autre, son travail, c’était de corriger mes fautes, pas de m’en mettre.

Ni surtout de transformer mon texte pour en trahir le sens. Car, une nouvelle fois, la rage me prit.

Pour raconter sa découverte du nationalisme arabe, je fais dire au jeune Mansour: « Il fallait redistribuer la richesse arabe au peuple arabe. Il existait une destinée commune à tous ces peuples qui parlaient la même langue, souffraient de la même politique étrangère, et du même obscurantisme de ses dirigeants ».

Ce que le « correcteur » a changé en « du même obscurantisme que ses dirigeants ».

Oui, il y avait une erreur dans ce morceau de texte, erreur qu’il n’a d’ailleurs pas vue : on parle de « ces peuples », il faut donc faire référence à « leurs » dirigeants et non à « ses », qui renvoie, lui, au peuple arabe de la phrase précédente.

Mais en toute hypothèse, j’affirmais que tous les peuples arabes souffraient de l’obscurantisme de leurs dirigeants. Alors que mon « correcteur », lui, induisit que tous les Arabes étaient obscurantistes, à l’instar de leurs dirigeants.

Imagine-t-on que je ne me sois pas relue avec toute l’attention que je porte à mes écrits, et que j’aie laissé passer une phrase qui laisse entendre que les Arabes sont des arriérés ! Quand tout mon travail d’écriture consistait à affirmer le contraire !

Y avait-il ambiguïté, faute, maladresse qui justifie qu’on change le sens de ce que je disais ?

Non, « l’obscurantisme de ses dirigeants », c’était le jugement porté par un homme sur les hommes qui le dirigeaient, sans l’ombre d’un doute.

« Du même obscurantisme que ses dirigeants », m’indiquait ce qu’en pensait celui qui se permettait d’intervenir dans mes écrits pour en changer le sens.

Quand je demandai, furieuse, à mon éditeur, d’où sortait cet olibrius, il me répondit, gêné, qu’on le lui avait recommandé.

Qui ça « on ? »

Je ne reçus pas de réponse.

 

La sortie du livre « Mansour Karsodh, un juste à Nazareth » fut, comme les précédentes mais à chaque fois un peu plus, l’objet d’un flop médiatique à peu près parfait. Et ce n’est pas la faute de mes attachées de presse cette fois, je les ai vues faire, comme j’ai vu faire les autres, je sais de quoi je parle.

Non, il y a une façon spéciale de traiter mes livres. Je n’ai pas les moyens de savoir qui d’autre que moi est traité de cette manière, mais j’affirme que j’ai droit à un traitement spécial, toujours le même.

Par exemple, le journaliste de France Inter, Daniel Mermet, eut l’idée de faire une semaine complète de « Là-bas si j’y suis » sur la Palestine. J’avais exactement le profil pour participer à son émission et il s’était fait envoyer mon livre qui justement venait de sortir.

Il ne m’a jamais appelée. J’ai écouté l’intégralité de ses reportages pendant toute la semaine, en me demandant comment il pouvait se faire que, en plein dans le sujet et disponible pour en parler, je n’aie à aucun moment été contactée.

 

Même attitude chez « Monde Diplomatique », qui a reçu tous mes livres, tous. Ils avaient fait pour celui sur le kibboutz une recension très courte (en copiant d’ailleurs sur quelqu’un d’autre), et rien depuis.

J’avais beau les appeler, m’en faire connaître, leur proposer des articles, toujours, toujours ils refusaient mes propositions de collaboration alors qu’il me semblait, pourtant, que nous étions d’accord sur l’essentiel.

Enfin un jour, mon opiniâtreté fut payée de retour.

Est-ce que le sujet leur paraissait original ? Ma proposition d’un article sur la communauté séfarade d’Israël trouva grâce aux yeux du rédacteur en chef.

Il accepta le sujet. Il trouva le texte bon et le valida. Il me le paya.

Et jamais, jamais ne le publia.

Et on fait comment pour publier ailleurs un texte payé quelque part, et dont il n’est dit nulle part qu’on ne le publiera pas ?

La censure totale.

 

Il me restait les réseaux. Ma très longue tournée à travers la France profonde pour parler des libres femmes de Palestine m’avait permis de rencontrer des milliers de gens, il était simple de leur faire connaître mon nouveau travail.

J’écrivis une lettre circulaire dans laquelle je leur disais d’abord combien ma rencontre avec eux avait été une des belles expériences de ma vie. Puis je leur annonçai la sortie d’un livre sur Mansour Kardosh, qui avait été au demeurant partenaire du CCFD.

Mon idée était, comme je ne pouvais pas leur écrire à tous personnellement, d’ajouter un petit mot manuscrit à chaque lettre. Il me manquait les adresses.

J’écrivis alors au responsable des sections au CCFD pour lui demander d’avoir la gentillesse de me fournir les coordonnées des responsables de sections qui m’avaient invitée.

Sa réponse fut « non ».

Non. Non je ne vous donnerai pas les coordonnées des responsables de section dont vous allez vous servir pour faire la promotion d’un livre qui n’émane pas de nous.

Même s’il parle d’un sujet que nous défendons.

Même s’il s’agit d’un de nos partenaires.

Même si vous avez eu la gentillesse de vous déplacer dans toute la France gratuitement pendant deux ans pour animer nos soirées.

Non je ne vous aiderai pas.

Pourquoi ?

Parce que.

 

Même là.

 

Un beau jour de l’automne 1998, coup de théâtre : l’association France Pays-arabes me faisait savoir, par téléphone, qu’elle m’attribuait le Prix Palestine 1998 pour mon livre sur Mansour.

Je n’en croyais pas mes oreilles.

Alors ça y était ? En pleine saison des prix littéraires, j’allais être enfin reconnue, et ce par l’intermédiaire d’une vieille association gaulliste, à mille lieues de la secte trotskiste avec laquelle on aurait pu me dire compromise.

Non, là c’était bon. Ma persévérance avait enfin payé, j’avais donc eu raison de m’accrocher et de ne jamais désespérer. Je vérifiai qu’une dépêche AFP mentionnait l’attribution du prix au milieu d’autres, c’était officiel.

Enfin j’allais pouvoir assurer une promotion normale, comme un auteur normal, qui écrit des livres normaux.

 

Pas un. Pas un seul journaliste de la presse française ne fut présent à la remise du prix. Ni les quotidiens, ni les News, ni les radios, ni les télés, ni la presse spécialisée, ni les agences, personne, PERSONNE ne vint. Seule une journaliste de l’AFP, qui était venue à mon invitation personnelle, était présente, mais aucun entrefilet ne fut mis sur les fils de l’agence pour mentionner la remise du prix, mon discours ému, l’enthousiasme des associations présentes pour mon travail.

Je fis le plein, pendant ces deux heures passées dans le salon d’un grand hôtel parisien, de la reconnaissance que je pouvais espérer pour l’opiniâtreté avec laquelle je me battais pour faire connaître et aimer ces peuples dont je suivais la destinée croisée depuis bientôt trente ans.

La censure était totale, parfaite, sans faille.

 

Mais il me restait les amis, en Suisse notamment où je fus invitée, une fois encore, à donner une conférence à l’occasion du salon du livre de Genève.

C’est pendant ce salon que fut donnée une réception offerte par la mairie pour entendre Leila Shahid, ambassadrice de Palestine en France.

Elle me connaissait bien Leila, elle savait bien qui j’étais et ce que je faisais. Elle m’avait connue quand je sillonnais la France, la Belgique et le Hollande à la recherche d’aide pour mes Juifs errants. Elle disait du bien de moi à l’époque : « Marion, elle n’a peur de personne ».

Et puis, le jour où l’Atelier et le CCFD avaient lancé « Libres Femmes… », elle avait été présente, elle m’avait appuyée, officiellement même.

Et là, devant tout le monde, elle brandit un livre :

– C’est cela qu’il faut lire, c’est ça le livre important à connaître et à faire circuler.

Le livre, c’était celui de Dominique Vidal, « Le Péché originel d’Israël », paru aux éditons de l’Atelier en même temps que « Mansour …»

Un livre qui reprenait tout le travail de l’historien israélien Benny Morris sur les archives du sionisme, mais sans la signature de Benny Morris.

Un livre qui avait le soutien de toute l’infrastructure du Monde diplo.

Le Monde diplomatique qui n’a jamais pipé mot de mes livres.

Le Monde diplomatique qui savait que, la première, j’ai parlé de Benny Morris dans « Libres femmes » qu’il n’avait jamais mentionné.

Leila brandit le livre de Dominique Vidal, et d’où j’étais je voyais qu’elle avait le mien juste dessous, je venais de le lui donner.

Elle n’en dit rien.

Elle fit comme les autres.

Le système est décidément parfait, et ses rouages sont décidément là où il faut. Partout où il le faut.

 

Pourquoi refuse-t-on de mentionner mon travail ?

Parce que j’écris mal ? Parce que je n’ai rien à dire ? Parce que je connais mal mon sujet ? Parce que je suis personnellement infréquentable ?

Parce que je m’implique personnellement, peut-être…

A moins que ce ne soit, oui, ça doit être ça, parce que je parle de gens sans intérêt.

Qu’a-t-on à faire d’une hystérique en rupture de famille ? De quelques poignées de juifs qui ne savent même pas ce qui est bon pour eux ? De misérables femmes voilées ? D’un vieux radoteur isolé dans sa Galilée coupée du monde….

 

Mansour est mort quelques jours après avoir appris que le livre qui portait son nom allait être primé par une association amie des Arabes. Du fond de son lit d’où il n’allait pas se relever, il me fit dire que j’avais illuminé ses derniers instants.

De Londres j’avais reçu une lettre chaleureuse de Yehudi Menuhin qui connaissait mon engagement et l’avait soutenu. Du Maroc, un mot affectueux d’Abraham Serfati : « Bravo Marion, excellent, comme toujours ! »

Du ministère de la santé palestinien de Ramallah, un message émanant du bureau du docteur Fathi Arafat : « Marion, on est fiers de toi ! »

 

Ces quelques signes de reconnaissance pour mon acharnement à bien faire dans un océan d’indifférence me touchèrent au cœur, mais rien autant que le message que je reçus un jour de février 2011.

Frissonnante, rayonnante, bouleversée, en larmes une fois encore, mais en larmes de bonheur, je regardais en direct le peuple égyptien en liesse découvrir le bonheur d’être ensemble.

Un message s’afficha sur ma boîte aux lettres. Il venait des Etats-Unis où le fils de Mansour achevait ses études.

– Marion, regarde, disait-il, regarde, écoute ! Entends ce qu’ils disent ! C’est comme un hommage personnel qu’ils rendent à mon père ! C’est à toi que je pense en ce moment !

 

Par dizaines de milliers, les Cairotes avaient scandé de plus beau slogan du monde :

 

Irfa’ rassak !

 

Relève la tête !

 

(A suivre…)

 

EPISODE 1
EPISODE 2
EPISODE 3
EPISODE 4
EPISODE 5

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