Série – Comment Internet a permis de contourner la censure – Épisode 3 : On ne va pas publier ça !

Des éditeurs, des correcteurs et de la presse dont, jusqu’à Internet, on ne pouvait se passer pour atteindre ses lecteurs.

 

Souvent je lis ou j’entends, ici où là, que j’ai rejoint E&R et Alain Soral parce que je désespérais de trouver un éditeur.

C’est une contrevérité.

J’ai trouvé mon premier éditeur en 1989, et je n’ai cessé depuis d’enchaîner contrat sur contrat avec des maisons d’éditions. Citons Sylvie Messinger, Flammarion, Denoël, L’Harmattan, l’Atelier, Jacqueline Chambon, Éditions de Bourgogne et Actes-Sud avant Kontre Kulture, puis enfin Civitas et Sigest depuis.

Me présenter comme ayant eu du mal à me faire éditer c’est vraiment n’avoir rien compris à mon parcours et à la nature de mes difficultés.

Peu de temps après avoir rejoint E&R, j’ai proposé une série d’articles destinés à raconter ce que fut ma longue traversée du désert.

Les revoici.

 

 

3e partie : On ne va pas publier ça.

 

Alors que mon second livre quittait tranquillement la devanture des libraires pour prendre le chemin du pilon, un Israélien vint m’alerter, chez moi, d’une réalité qui le terrifiait : l’arrivée en Israël, par centaines de milliers, de juifs fuyant la Russie soviétique en décomposition.

Lugubre, Kohavi m’expliqua que ce flot inhumain qui se déversait en pleine guerre du Golfe, allait causer une surpopulation invivable et jeter dans la misère le petit peuple d’Israël, sans parler des Palestiniens qu’il n’oubliait pas.

La presse française ne voulant pas l’entendre, il décida de la contourner et de proposer à quelqu’un d’indépendant de mener l’enquête.

Quelqu’un qui savait écrire, avait l’esprit ouvert, connaissait bien Israël, n’était pas sioniste et de surcroit parlait l’hébreu, disons que j’avais le profil. Il m’invita à le rejoindre à Jérusalem.

 

Ce qu’il voulait me montrer, c’était la situation dramatique de la communauté séfarade, ces Juifs originaires des pays arabes, qu’il disait être toujours diffamés, toujours méprisés, toujours traités plus bas que terre et que cette arrivée massive de juifs ashkénazes allait rejeter définitivement hors du champ politique où ils avaient déjà tant de mal à s’imposer.

Le souci de Kohavi, c’était de défendre les siens contre les envahisseurs. Il me prit par la main et me montra tout ce qu’il y avait à voir, n’oubliant pas au passage de m’ouvrir les pistes nécessaires pour comprendre comment les Palestiniens allaient devoir, eux aussi, payer le prix fort de cette folie.

 

Un an plus tard, j’étais abasourdie devant ce que je venais de mettre à jour. Alertée à Paris, par des amis journalistes, que des juifs russes se cachaient dans des églises en Hollande pour échapper à un retour forcé vers la terre promise qu’ils avaient fuie, je partis à la rencontre de ces maudits qui allaient bouleverser mon existence.

 

Il n’y a rien que de très naturel à suivre son cœur. C’est la compassion, la solidarité, l’impossibilité de rester passive devant l’étendue de leur malheur qui me jeta, corps et âme, au secours de ces malheureux, coupables en Russie d’être nés juifs, et en Israël d’être rétifs à un rêve qui avait viré au cauchemar.

Juifs errants, Russes errants, familles entières tremblants et silencieux, leurs enfants serrés contre eux, portant à bout de bras tout leur passé dans une petite valise, cherchant une terre d’asile où s’aimer sans se justifier. Sans avoir à s’excuser d’avoir épousé une chrétienne, sans avoir à pâtir d’aimer un juif. Couples mixtes, couples maudits. Accroc irréparable dans la machine à faire venir les juifs en Israël, et qu’on aurait quand même pu prévoir : dans la Russie soviétique on se mariait comme on s’aimait. Des Juifs avaient épousé des non-juives, des chrétiennes avaient aimé des Juifs.

Le malheur s’abattit sur eux pour leur faire payer cet amour.

 

Le premier article que je publiai sur leur drame eut de très bons échos, mais je ne cherchais pas tant la presse que l’édition. C’est un livre que Kohavi m’avait suggéré, c’est ce que je savais désormais faire, et il y avait largement la matière.

 

Je trouvai un nouvel éditeur au salon du livre. Je tentai du mieux que je pus de modérer l’enthousiasme qu’il manifesta à l’écoute de mon récit : le sujet était brûlant et les pressions pouvaient être fortes.

– Je n’ai peur de personne, m’affirma-t-il, crâne.

J’eus beau lui dire que publier des livres sur le terrorisme islamique ou sur la grande migration des juifs russes en Israël ne provoquait pas les mêmes dangers, il m’affirma, dur comme fer, qu’il ferait comme il l’entendait. Que nous allions faire un bon bouquin, le publier et le vendre.

Dixit.

Je me mis au travail.

De son côté mon éditeur, stupéfait devant les énormités que je révélais, parcourait les rédactions des grands organes de presse pour voir si ce que je racontais était crédible. Il me l’avoua un jour :

– Je suis allée voir si tu n’exagérais pas, apparemment tu es encore en deçà de la réalité.

 

Il se frottait les mains. Encore un qui était tout content d’avoir trouvé un récit vivant, vécu, authentique, dans l’actualité, bien écrit etc.

 

J’écrivais toute la journée, lisant à mes proches des passages qui leur mettaient les larmes aux yeux. Il m’arriva un jour une aventure singulière. J’étais au restaurant avec des amis à qui je proposai de lire le passage de ce qu’avait été le drame des familles dont j’avais organisé le sauvetage. Les espoirs, les recherches de secours, l’irruption des flics et des chiens, les menottes, les hurlements, les tentatives de fuite, les insultes et les coups… Dévorée par l’émotion qui m’étreignait à la relecture ce cet épisode, j’étais toute à mon récit mais ne pus m’empêcher de percevoir que quelque chose changeait autour de moi.

Quand j’eus terminé ma lecture, je constatai que, table après table, tous les clients présents avaient fait silence et m’avaient écoutée religieusement, tous leurs regards convergeant vers moi.

Confuse d’avoir provoqué une telle émotion générale dans un restaurant bondé, je repris ma fourchette et tout le monde en fit autant.

 

Conscient que le sujet traité était chaud, mon éditeur pressentit les emmerdements et fit ce que tout un chacun aurait fait : il ouvrit le parapluie.

Le PDG en personne vint un matin me dire que je n’avais rien à craindre : il aimait mon texte, il était convaincu que je disais vrai, il avait confiance en son éditeur. Tout allait bien se passer. Texte bon, validé par la direction. On allait le soumettre au comité de lecture.

 

Il y eut des hurlements. Il paraît même qu’un cendrier vola, littéralement. Il n’était pas question, PAS QUESTION, de publier un texte qui allait faire accroire que l’Etat d’Israël faisait le malheur des juifs. Qu’est-ce que c’était que cette folle ? Comment ? Et elle laisse supposer que l’antisémitisme aurait pu être spécialement organisé par l’agence juive ? Et elle prétend qu’on déculotte les petits Russes pour montrer aux petits Israéliens ce qu’est un zizi non circoncis ?

On ne PEUT pas publier çà. On ne PEUT PAS.

Pourquoi ? Parce que.

 

Une fois les hurlements passés et le PDG ferme dans ses positions, on envoya mon texte à la fabrication. Mon éditeur, de plus en plus nerveux, me raconta un jour qu’il avait été convoqué. Par qui ? Par des gens. Pourquoi ? Pour savoir s’il était antisémite.

Sans blague.

Et, avec des tremblements de rage dans la voix, en tapant nerveusement sur la table, il me dit qu’il leur avait bien expliqué qu’il ne l’était pas.

Moi j’ai bien compris qu’il l’était devenu.

Ce qui ne sera jamais mon cas.

 

La sortie du livre fut annoncée dans la presse professionnelle comme devant se faire en février. A mi-janvier je n’avais aucune nouvelle. Pas de service de presse ? Que se passait-il ? Quand je réussis à joindre mon éditeur, il m’annonça d’une voix blanche que tout était arrêté. Le livre ne sortirait pas.

Mais il ne se défila pas et me proposa quelques pistes pour que je tente ma chance ailleurs.

Et quand j’eus explosé en sanglots, il bredouilla : « J’ai des enfants ».

 

Avant de raccrocher, il crut bien faire en me communiquant un message de la part de quelqu’un de la maison.

Quelqu’un qui disait, en substance : inutile de chercher ailleurs.

Jamais tu n’y arriveras.

Jamais tu ne seras écrivain.

Nulle part.

Dans le monde de l’édition ne se connaît tous. Tu ne passeras pas.

Et quand je demandai l’identité de la personne qui proférait cette forme de malédiction, je découvris qu’il s’agissait de certaine attachée de presse qui avait refusé de dormir à Marseille ailleurs que sur le Vieux-Port.

 

L’ombre portée de certain syndicaliste vicieux semblait se fondre avec celle d’un « on » autrement puissant, mais lui sans nom et sans visage.

 

(A suivre…)

 

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